Cycle « Tous plateformisés » Citoyenneté et réseaux sociaux

Par Social Media Club
Publié le 11/02/2019 à 15:21 | http://socialmediaclub.fr
 

Par Brice ANDLAUER

Ce que nous retenons de cet échange :

  • Plateformes numériques : les réseaux sociaux nourrissent la promesse d’une démocratie directe et participative.
  • Expression citoyenne : la question de l’identité de la plateforme n’est plus uniquement technique ou commerciale, mais devient hautement politique.
  • Multiplicité d’opinions : un débat démocratique constructif et structuré semble se heurter à la difficulté technique de confronter une multiplicité d’opinions et d’en faire une synthèse claire.

De la naissance du parti Podemos en Espagne, en passant par la victoire de Donald Trump aux Etats-Unis, jusqu’au mouvement des gilets jaunes en France, la question du rôle des plateformes numériques et réseaux sociaux dans la vie citoyenne et politique se pose dans de nouveaux termes aujourd’hui. Alors que les civic tech, les technologies numériques supposées améliorer la prise de décisions politiques directement par les citoyens, promettaient il y a seulement quelques années un renouveau de la vie démocratique, les réseaux sociaux sont-ils aujourd’hui devenus des générateurs de fake news, de radicalité et de division ? Avec l’évolution des plateformes et des algorithmes, quels impacts précis ont-ils aujourd’hui sur les mobilisations citoyennes ? Favorisent-ils l’émergence et la structuration de nouveaux mouvements ou empêchent-ils au contraire des actions claires et efficaces ?

Il semble d’abord que la vie citoyenne en ligne crée aujourd’hui de nouvelles inquiétudes. Les récentes mobilisations seraient davantage source de radicalité, de circulation de fausses informations et de divisions que de moments de débats démocratiques apaisés. « Je trouve que dans la période actuelle, il y a quand même une prime à la radicalité », expose Clément Mabi (UTC Compiègne). « On entend de plus en plus que le débat et le consensus, ce n’est pas ce qui fait avancer les choses, alors qu’avec la pression et la radicalité on obtiendrait plus de résultats. Le web incite à faire pression sur le système », ajoute-t-il, tout en concluant pour nuancer : « Ce ne sont pas des questions nouvelles en politique : faut-il agir de l’intérieur en jouant le jeu du système, ou faire pression en en sortant ? Mais là, en ce moment, le web incite de plus en plus à la deuxième option. »

« Aujourd’hui, il n’y a pas d’objectif de clarté dans l’expression citoyenne en ligne. » Clément Mabi (UTC Compiègne)

En France, le mouvement des gilets jaunes est l’exemple récent le plus frappant d’une mobilisation sans précédent, largement organisée sur Facebook, dont personne ou presque n’avait réellement anticipé l’ampleur. Mais ailleurs dans le monde, d’autres mécaniques similaires se mettent en place, souvent à la grande surprise des élites intellectuelles, que ce soit dans les milieux médiatiques, politiques, ou mêmes universitaires. L’élection de Donald Trump ou le vote du Brexit sont d’autres illustrations de la déconnexion qu’il peut exister entre les réalités des élites et celles de l’expression citoyenne.

« Il est essentiel de rappeler qu’internet, comme tout dispositif de communication, permet d’accélérer un certain nombre de tendances, mais il ne les fait pas naître », analyse Franck Rebillard (Université Sorbonne Nouvelle). « Il n’y a pas de pratiques numériques ex nihilo, elles expriment autre chose. En France, ce besoin de démocratie directe affiché par les gilets jaunes était déjà là. Auparavant, il s’exprimait entre autres par l’absence de vote, aujourd’hui il s’exprime autrement », tempère-t-il.

ENTRE-SOI ET CONSENSUS

Dominique Pasquier (CNRS) est justement l’une des rares chercheuses à avoir mené une étude poussée sur la vie numérique des classes dites « populaires » et autrice de « L’internet des familles modestes. Enquête dans la France rurale », Presses des Mines octobre 2018. Son panel de travail cible surtout des personnes touchant environ 1 500 euros par mois et vivant en milieu rural. Dans ce milieu, elle note l’utilisation presque exclusive de la plateforme Facebook, en permettant récemment la structuration d’un réseau qui n’existait pas auparavant. « Ça a fait éclater l’entre-soi. Beaucoup de comptes que j’étudie ont uniquement quarante amis facebook, et ce sont aux trois quarts des membres de leurs familles. Pourtant ces mêmes gens puisent aux mêmes sources les mêmes contenus, alors même qu’ils ne se connaissent pas », expose-t-elle en rappelant la corrélation qu’il existe entre le milieu social et le nombre d’amis Facebook, plus élevé dans les classes plus diplômées et plus urbaines.

Dans son travail, Dominique Pasquier a remarqué que les contenus partagés étaient presque exclusivement des images. « Il y a un problème de rapport à l’écrit. Ces personnes entrent dans le dispositif en écrivant très peu et en faisant circuler des contenus. On est uniquement sur de la circulation de contenus trouvés », explique-t-elle.